Paroisse Saint Yves de La Courneuve (93)
 

Entretien pour les paroissiens

Homélie de cardinal Stanislaw Nagy

Diaporama

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Entretien pour les paroissiens de St Yves

Je me demandais, encore chez moi à Cracovie, quels sujets concernant cette vaste histoire de mes relations avec le Serviteur de Dieu – Pape Jean-Paul II, je devrais toucher dans cet entretien. Commme je vous ai dit, c’était une longue histoire, car en effet, elle durait presque depuis un demi-siècle.
Alors, je vous laisse décider quant à la méthode de notre rencontre. Mais pour bien l’arranger, il serait utile, au début de notre entretien de me présenter comme une personne qui a gagné dans sa vie, qui par sa situation sociale n’était pas digne d’être le compagnon de vie d’un homme qui a stigmatisé l’histoire contemporaine par l’impact de sa personnalité vraiment exceptionnelle et par le rôle qu’il a joué dans le destin de l’humanité d’aujourd’hui et de demain.
Or, je commencerais par ce que nous sommes nés presque en même temps, bien qu‘aux différents coins de la Pologne qui en ce moment récupère sa pleine independance après quelques cent cinquante ans d’oppression par les puissances voisines : la Russie et l’Allemagne en tête.
Bien qu’originaires de la même époque et du même pays, Wojtyła provenait d’une famille d ‘officiers, moi j’étais fils d’un ouvrier de la mine de charbon de Silésie. L’ambiance de notre enfance, la situation politique, sociale, scolaire ont été les mêmes. Mais la localité de son enfance était imprégnée par la présence assez importante des juifs polonais. Hélas, la plupart des amis de Wojtyła ont péri à Auschwitz, le camp assez proche de Wadowice.
Il a fait des études primaires et secondaires ainsi que l’examen de baccalauréat à Wadowice. Entre temps, il est touché douloureusement par la mort de sa chère mère et de son frère aîné. Il reste seul avec son père avec qui, l’examen de maturité obtenu, il quitte Wadowice pour s’installer à Cracovie avec le plan d’étudier, avec enthousiasme, la littérature, en restant profondément attaché à l’Eglise.
Moi aussi, mais dans des conditions différentes, je suis venu à Cracovie pour faire mes études secondaires dans le petit seminaire organisé par une Congrégation religieuse où je suis entré pour faire le noviciat dans un petit village très proche du fameux collège de Chyrow.
Pendant la guerre, nous nous sommes retrouvés à Cracovie où je faisais mes études philosophiques et théologiques, tandis que le jeune Karol Wojtyła ordonné prêtre est  envoyé à Rome pour continuer ses etudes et à l’occasion faire connaissance  de la situation socio-religieuse de l’Occident de cette époque-là, totalement différente de celle qui commence en Pologne, tombée sous la cruelle domination du régime communiste.
Après son retour en Pologne, nous avons commencé notre pastorale sacerdotale, lui au début, dans un petit  village dans la région de Cracovie et après quelques mois à Cracovie même, il était déjà très occupé; surtout par des étudiants de l’Ecole Polytechnique et des autres Hautes Ecoles de Cracovie. Après avoir obtenu la promotion d’habilitant, il a commencé ses cours d’éthique à l’Université Catholique de Lublin. Et c’est-là que les lignes de nos vies se sont rencontrées sérieusement. Bien que travaillant dans des facultés différents, lui comme promettant éthique au sein de la faculté philosophique et moi, intéressé par la théologie fondamentale et par l’oecumenisme à la faculté théologique. Il y a eu une circonstance qui nous a rapprochés ; les voyages faits ensemble entre Lublin et Cracovie pour les cours donnés ci et là, lui pour le Séminaire à Cracovie et moi pour notre Séminaire Supérieur à Stadniki, tout près de Cracovie. Ces voyages en commun ont permis surtout d’apprendre à mieux nous.
Très vite, j’ai eu une conviction profonde que mon compagnon de voyage était un homme extraordinaire. Ce qui m’ a frappé dès le début, c’etait son niveau intellectuel et une connaissance parfaite et engagée de sa spécialité scientifique qui était l’éthique concentrée sur l’éthique conjugale avec sa sexualité. De l’autre côté, il rayonnait par sa profonde connaissance de la théologie catholique, mais surtout par son ouverture à chaque homme qui s’est trouvé sur le chemin de sa vie. Mais il était silencieux, cherchant la solitude et l’occasion pour prier. Ce n’était pas un amateur de bavarder sans entrer dans la profondeur du problème.  
Nos relations se sont serrées pendant la période importante qu’était le Concile Vatican II. Comme il en parlait souvent, c’etait pour lui une époque de fascination par le mystère de l’Eglise et par la profondeur de divers éléments qui ont contribué à créer une grande richesse de la bonté de Dieu et des perspectives extrêmement ravissantes de la vie humaine dont il était le connaisseur incomparable par le biais de sa philosophie basée sur St Thomas et sur le personnalisme contemporain.
Mais il resentait un certain manque et l’insuffisance de sa connaissance de la théologie au niveau des débats du Concile concernant surtout la problématique ecclésiologique.
Mon rôle dans une telle situation est de mener le dialogue sur divers sujets traités au Concile, pour qu’ils soient plus clairs. Mes suggestions avaient pour Lui une valeur certaine, car j’étais au courant de la littérature théologique de l’époque grâce aux contacts avec mes confrères belges et français. C’etait pour Lui et pour les évêques polonais participant au Concile, privés de leurs théologiens-experts une aide concrète. Lui-même etait extrêmement fascine par le contenu théologique du Concile et il voulait le faire connaître aux fidèles de son fameux diocèse de Cracovie qui est l’Eglise du Saint Stanislas le Martyr. Le résultat de cette fascination était ce fameux Synode de Cracovie travaillant sur la base de la réflexion très vaste car menée par toutes les paroisses du diocèse, sur le contenu et la richesse du Concile. Le Synode n’a été terminé qu’après son élection au Saint Siège.
Le deuxième signe de cette fascination du Concile a trouvé son expression dans un petit livret intitulé « Au seuil du Concile » où il a présenté une dense synthèse du contenu du Concile, très appréciée, par exemple, par le prof. G. Thils, l’un des plus grands experts du Concile.
Dans les travaux du Synode de Cracovie je collaborais avec le Cardinal Wojtyła en tant que Président de la Commission théologique, ce qui exigeait des contacts habituels qui consistaient aussi en escapades touristiques tous les deux ou en compagnie d’un groupe plus vaste de scientifiques ou théologiens proches du Cardinal.
Bien qu’objectivement, je le voyais comme le candidat le plus apte et préparé, grâce à ses dons intellectuels et moraux, son élection papale était pour moi une inexprimable surprise. En ce moment-là, dans mes yeux, il est devenu éloigné, placé au niveau inaccessible pour moi. L’expression d’un tel comportement était ma modeste lettre de félicitations avec une humble promesse de la prière à son intention. En réponse, dans une lettre très amicale, au début en plaisantant,  il m’a reproché mon absence pendant l’inauguration et en même temps, il m’a invité le voir au Vatican le plus tôt possible. Alors, je m’y suis rendu à l’occasion du sacre de son successeur à Cracovie Mgr Macharski, mon collègue aussi. Le climat de cette rencontre était choquant. Le compagnon d’hier, aujourd’hui élu Pape, était resté le même ; ouvert, accessible, bien que rayonnant de majesté et de sérieux. Tel était le commencement de nos relations, entre le grand Pape et le petit prêtre religieux, son ancien compagnon de ski, de tourisme et des discussions scientifiques.
J’ai dit que dans cette période de notre vie à Cracovie, je ne le voyais pas élu à la Tête de l’Eglise. Il faut dire plus : je n’avais pas conscience de rencontrer un saint. Il était l’homme de silence, de la prière, d’ouverture aux autres. Je le voyais grand, exceptionnel, mais je n’ai pas vu en lui l’homme saint, tellement il était simple, naturel, accueillant.  Tandis que, très vite on pouvait remarquer qu’il était entierement plongé dans Dieu, d’un côté par son engagement apostolique, et de l’autre, par un esprit profond de la prière.
Durant vingt-six ans de son Grand Pontificat, nos relations, en général, n’ont pas cessé, mais bien entendu, ont évolué. Leur rytme était bien diversifié selon mes possibilités d’aller à Rome pour différentes raisons.
Dans un certain moment, nommé membre de la Commission Théologique Internationale, j’ y allais régulièrement pour un mois vers la fin de l’année, pour rester près de Lui avec, bien entendu, la participation à sa Messe quotidienne et avec la possibilité d’observer le progrès de sa dévotion eucharistique qui devenait plus ardente, plus évidente et plus impressionnante.
Très importantes étaient nos rencontres animées pendant les repas. Chaque participant avait la possibilité d’exprimer ses opinions et de plus, demander l’avis du Pape même. Le Pape aimait plutôt écouter, être auditeur et connaître les opinions de ses hôtes,  souvent ses amis. Avec le temps mais aussi à mesure que sa maladie progressait, il devenait plus silencieux bien que toujours attentif à ce que disaient les autres. Le climat tout à fait exceptionnel dominait les repas du soir pendant le temps du Noël. Après le repas on chantait longuement les chants de Noël, avec sa participation, bien sur. C’est un usage toujours très populaire et cultivé en Pologne. Ces chants, « kolendy » (cantiques de Noël) en polonais, entrainent le climat de joie enracinée dans le mystère du Noël. C’est aussi une coutume très ancienne, car ses chants décrivent les différents éléments de l’histoire de la Nativité du Christ. On y ajoutait aussi des strophes amusantes, souvent improvisées par le Pape Lui-même.    

Le deuxième, pour ainsi dire, chapitre de mes rencontres avec Jean-Paul II, c’était ses vacances passées à Castel Gandolfo, grand chateau laissé à la disposition des Papes par la revolution italienne de la fin du XIX-e siècle. Situé à une dizaine de kilometres de Rome, avec son parc magnifique et une piscine discrète, caché parmi les vieilles arbres, avec nombreux sentiers invitant aux agréables promenades, aux entretiens cordiaux et aux échanges d’opinions. C’est à Castel Gandolfo que j’ai eu l’occasion de connaitre entre autres, André Frossard et sa femme, le professeur Jérôme Lejeune, célèbre nobliste et l’homme de la profonde foi,   défenseur de la vie et enfin Mère Thérèsa ainsi que plusieurs autres personnages du grand prestige.
Mais l’aspect le plus important de ces deux semaines à Castel Gandolfo, c’était la possibilité d’être à coté de Lui et d’observer de plus près sa profonde prière, son travail incessant, toujours immergé dans la littérature classique et théologique la plus récente.
Presque chaque semaine on faisait des excursions à l’extérieur de Gastel Gandolfo, dans les montagnes, en gardant l’incognito. Jusqu’ au moment de ses limites physiques, la dernière étape était faite à pied.
Dans la dernière période, les excursions se faisaient en auto, en compagnie, bien entendu, des agents de police du Vatican. Ces promenades de deux ou trois heures en trois ou en deux, c’était aussi un temps inoubliable, le temps des échanges d’opinions. Après quelque temps de marche, on finissait l’excursion par un repas preparé par les agents. 
Mais le vrai couronnement de mes séjours à Castel Gandolfo était certainement celui du Grand Jubilé de l’An 2000. Tous les éléments des solennités fascinaient les foules de pèlerins. Le Pape a suivi tout cela avec une grande joie et avec une vive attention. Le sommet de ces solennités était la messe finale célebrée en face de deux millions de jeunes. C’était pour moi une grande surprise et une joie inexprimable de pouvoir accompagner le Pape dans l’hélicoptère, du jardin de Castel Gandolfo jusqu’ à la plaine où se sont rassemblés ces deux millions de jeunes de tous les coins du monde.
Pour la dernière fois, j’ai rencontré le Pape, déjà malade, vers la fin du mois de janvier 2005. Après le repas du soir, il y avaient, comme d’habitude, les fameux chants de Noël. Ce soir a vraiment fermé la petite histoire des relations d’un simple prêtre avec le Géant de Sainteté et de vraie amitié avec Dieu et Sa Sainte Mère Marie.



 
 
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